Covid-19 : analyse spatiale de l’influence des facteurs socio-économiques sur la prévalence et les conséquences de l’épidémie dans les départements français

EconomiX, CNRS, Université Paris Nanterre, 18/04/2020 - Auteurs: Mounir Amdaoud, Giuseppe Arcuri, Nadine Levratto

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Résumé : Cet article s’intéresse aux déterminants socio-économiques des hospitalisations et des taux de décès liés à la Covid-19 entre les semaines 9 et 15 d’une part et à la surmortalité observée cette année par rapport aux précédentes, d’autre part. Il propose une approche territoriale de ces questions grâce au recours à des données calculées au niveau des départements français, publiées par Santé France et l’INSEE. L’analyse spatiale exploratoire réalisée révèle d’abord l’hétérogénéité et l’autocorrélation spatiale de la maladie et de ses conséquences. Le recours à des modèles d’économétrie spatiale permet ensuite de mettre en évidence l’influence de la densité démographique, des inégalités sociales, de la part des ouvriers dans la population active et des services d’urgence sur les phénomènes étudiés. Enfin, nous rendons également compte du rôle des effets de débordements entre départements situés à proximité les uns des autres. Ces derniers interviennent davantage dans la diffusion des cas et décès liés à la Covid-19 que dans la surmortalité.

 

1. Introduction


L’apparition, la diffusion et le nombre de décès liés à la Covid-19 en France à partir de la fin du mois de février 2020 a suscité de nombreux commentaires tenant d’abord à leur nombre, au taux de croissance et aux classes d’âge les plus concernées. Très rapidement une autre dimension, régionale, cette fois a été soulignée. L’emploi du terme clusters, pour décrire les foyers d’infection, et le focus sur le Grand Est, les Hauts-de-France et l’Ile-de-France qui concentrent le plus grand nombre de cas conduisent à se demander de quels mécanismes répond la répartition spatiale de ce virus.


Les facteurs individuels sont évidemment essentiels pour expliquer la probabilité de contracter la maladie et son issue. Cependant, l’importance des facteurs socioéconomiques locaux comme facteur explicatif de l’état de santé des populations et des taux de mortalité est démontrée par la littérature (voir la revue de littérature de Cambois et Jusot, 2007). Elle est également prise en considération par les Etats comme le rappellent les Objectifs du millénaire pour le développement adoptés en 2000. Ces derniers reposent sur l’idée que la lutte contre la pauvreté, à côté de l’amélioration de la médecine et des systèmes de santé, a des conséquences sur la mortalité, maternelle et infantile notamment. La relation entre la situation économique et sociale et la santé est confirmée pour les pays en développement et les pays développés (Link et Phelan, 1995), dont la France (Ghosn et al., 2012).


Cet article s’intéresse à la répartition spatiale du nombre de cas de Covid-19 nécessitant une hospitalisation et du nombre de décès liés à ce virus recensés dans les départements français. Les données utilisées proviennent de l’INSEE et du ministère de la santé. Les premières analyses à ce sujet ont mis en évidence une forte hétérogénéité spatiale dans répartition du nombre d’individus concernés entre les différents départements de France métropolitaine. C’est pourquoi nous proposons de tester économétriquement l’influence des facteurs socioéconomiques locaux susceptibles d’expliquer la prévalence et la mortalité liée à la maladie et d’analyser le poids respectif des caractéristiques démographiques, des niveaux et de la répartition des revenus et des conditions de vie. Dans la mesure où l’épidémie s’est diffusée sur une partie du territoire et que sa propagation a fait l’objet d’une attention considérable de la part des autorités publiques, nous cherchons également à mettre en évidence la structure géographique des données. Pour ce faire, nous recourons à des techniques d’analyse spatiale permettant de repérer les groupes de départements particulièrement touchés ou épargnés.


L’objectif de cette recherche est donc de contribuer à la compréhension des vecteurs de propagation de l’épidémie et d’en souligner la dimension socio-économique. Elle s’inscrit dans le champ de la géographie de la santé qui a émergé dans les années 1970 et a connu un profond renouvellement dans les années 1990 sous l'influence de travaux de recherche nombreux et variés des domaines de l'épidémiologie, des sciences de l'environnement, des sciences sociales, de la santé publique ou du management des services dans le but de rendre compte des disparités spatiales en matière d’accès aux soins, d’exposition aux maladies et de morbidité (Rosenberg, 1998 ; Curtis, 2004 ; Prior et al. 2018). Cette recherche complète aussi celles entreprises par les épidémiologistes qui pointent les facteurs individuels tels sur l’âge, l’indice de masse corporelle ou l’état de santé des personnes touchées par la Covid-19 (Onder, Resa et Brusaferro, 2020 ; Wu et McGoogan, 2020 ; Diez et Santos‐Burgoa, 2020) comme le recense la base de données Worldometer 1.


La prise en considération d’éléments de contexte dans l’analyse d’une question liée à la santé est nécessaire à plusieurs niveaux. Tout d’abord, parce que les différences d’un territoire à l’autre en matière de santé ou de maladie sont de plus en plus souvent pointées par la littérature et que leur omission conduirait à une compréhension partielle des phénomènes étudiés comme le soulignent Geronimus et al. (1999) ou, plus récemment et à propos de la Covid-19 en Italie, Bayer et Kuhn (2020). Ces derniers envisagent ainsi que les structures familiales et la présence au sein d’un même logement de familles comptant plusieurs générations diffèrent selon les régions et expliquerait ainsi les écarts géographiques observés. Ensuite, car la responsabilité des différents types de caractéristiques d’un territoire peuvent jouer différemment selon le type d’affection. Ainsi, une importante littérature pointe la responsabilité de la pauvreté dans la prévalence du choléra comme l’ont montré Talavera et Perez (2009) dans une comparaison internationale réalisées à partir de données de la Banque Mondiale ou Olson et al. (2012) pour la tuberculose. La qualité du système de santé peut également expliquer les écarts entre régions (Scott et Coote, 2007) comme c’est par exemple le cas pour le diabète (Scott et al. 2009). Enfin, la démographie intervient comme un facteur de différenciation spatiale en matière de santé et, à ce titre, fait l’objet de fréquentes analyses pour expliquer les écarts internationaux (Hu et Goldman, 1990) et régionaux (Frohlich et Mustard, 1996). La troisième raison qui légitime une approche socio-économique à l’échelle géographique de la Covid-19, est l’organisation du système de santé. A partir de l’entrée en vigueur de la loi relative à la politique de santé publique en 2004, l’échelon local est devenu le niveau pertinent en matière de santé publique. La loi portant réforme de l'hôpital et relative aux patients, à la santé et aux territoires (HPST), du 21 juillet 2009, a créé les Agences régionales de santé (ARS) dans un souci de gestion de la politique de santé au plus près du terrain et a introduit la notion de Contrat local de santé (CLS) afin d’articuler les politiques régionales de santé, l’action des collectivités territoriales et des autres acteurs locaux autour d’un diagnostic partagé. De même, le territoire est présent dans la réorganisation hospitalière avec la création des Groupements hospitaliers de territoires (GHT)...

 

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